{"id":871,"date":"2019-01-05T16:31:10","date_gmt":"2019-01-05T15:31:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/?p=871"},"modified":"2020-08-30T15:58:01","modified_gmt":"2020-08-30T13:58:01","slug":"cette-nouvelle-etrange-fantastique-merveilleux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/cette-nouvelle-etrange-fantastique-merveilleux\/","title":{"rendered":"Cette nouvelle : \u00e9trange ? fantastique ? merveilleux ?"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab Dans un monde qui est bien le n\u00f4tre, celui que nous connaissons, sans diables, sylphides, ni vampires, se produit un \u00e9v\u00e9nement qui ne peut s\u2019expliquer par les lois de ce m\u00eame monde familier. Celui qui per\u00e7oit l\u2019\u00e9v\u00e9nement doit opter pour l\u2019une des deux solutions possibles : ou bien il s\u2019agit d\u2019une illusion des sens, d\u2019un produit de l\u2019imagination et les lois du monde restent alors ce qu\u2019elles sont ; ou bien l\u2019\u00e9v\u00e9nement a v\u00e9ritablement eu lieu, il est partie int\u00e9grante de la r\u00e9alit\u00e9, mais alors cette r\u00e9alit\u00e9 est r\u00e9gie\u00a0par des lois inconnues de nous. Ou bien le diable est une illusion, un \u00eatre imaginaire ; ou bien il existe r\u00e9ellement, tout comme les autres \u00eatres vivants : avec cette r\u00e9serve qu\u2019on le rencontre rarement.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">\nLe fantastique occupe le temps de cette incertitude ; d\u00e8s qu\u2019on choisit l\u2019une ou l\u2019autre r\u00e9ponse, on quitte le fantastique pour entrer dans un genre voisin, l\u2019\u00e9trange ou le merveilleux. Le fantastique, c\u2019est l\u2019h\u00e9sitation \u00e9prouv\u00e9e par un \u00eatre qui ne conna\u00eet que les lois naturelles, face \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement en apparence surnaturel. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><i>Introduction \u00e0 la litt\u00e9rature fantastique<\/i>, Tzvetan Todorov<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit suivant est-il fantastique ? \u00e9trange ? merveilleux ?<\/p>\n<p>Pourquoi ?<\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>LE MIROIR DEFORMANT<\/strong><\/p>\n<p>Nous entr\u00e2mes dans le salon, ma femme et moi. Il y r\u00e9gnait une odeur de mousse et d&rsquo;humidit\u00e9. D\u00e8s que nous f\u00eemes de la lumi\u00e8re sur les murs qui n&rsquo;en avaient pas vu depuis un si\u00e8cle, des millions de souris et de rats se sauv\u00e8rent de tous les c\u00f4t\u00e9s. La porte referm\u00e9e derri\u00e8re nous, nous sent\u00eemes un souffle de vent agiter les papiers entass\u00e9s dans les coins. La lumi\u00e8re nous permit de discerner des caract\u00e8res anciens et des dessins datant du Moyen Age. Les portraits de mes anc\u00eatres tapissaient les murs verdis par le temps. Ils nous regardaient d&rsquo;un air s\u00e9v\u00e8re et d\u00e9daigneux comme s&rsquo;ils avaient voulu dire : \u00ab\u00a0Tu m\u00e9rites une correction, mon petit !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nos pas r\u00e9sonnaient dans toute la maison. Le m\u00eame \u00e9cho qui r\u00e9pondait jadis \u00e0 mes a\u00efeux renvoyait le bruit de ma toux.<\/p>\n<p>Le vent g\u00e9missait et hurlait. Un bruit de sanglots sortait de la chemin\u00e9e, et l&rsquo;on discernait une sorte de d\u00e9sespoir. De grosses gouttes de pluie frappaient les vitres opaques et sombres et leur \u00e9veillait la tristesse.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00d4 anc\u00eatres ! dis-je avec un soupir entendu. Si j&rsquo;\u00e9tais \u00e9crivain, j&rsquo;\u00e9crirais un long roman rien qu&rsquo;en regardant vos portraits. Chacun de ces vieillards a \u00e9t\u00e9 jeune, tous ces hommes et ces femmes ont v\u00e9cu leur roman d&rsquo;amour&#8230; et quel roman ! Regarde par exemple cette vieille, ma bisa\u00efeule. Cette femme laide et disgracieuse a son histoire, une histoire fort int\u00e9ressante. Vois-tu ce miroir accroch\u00e9 dans le coin ? demandai- je \u00e0 ma femme en lui montrant un grand miroir encadr\u00e9 de bronze noirci, pr\u00e8s du portrait de ma bisa\u00efeule.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce miroir a des propri\u00e9t\u00e9s magiques : il a caus\u00e9 la perte de mon arri\u00e8re-grand-m\u00e8re. Elle l&rsquo;avait pay\u00e9 tr\u00e8s cher et elle ne s&rsquo;en s\u00e9para pas jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort. Elle s&rsquo;y regardait nuit et jour, sans arr\u00eat, m\u00eame pendant les repas, et l&#8217;emportait le soir dans son lit. En mourant elle avait demand\u00e9 qu&rsquo;on le mette dans son cercueil. Et si sa pri\u00e8re n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 exauc\u00e9e, c&rsquo;est que le miroir \u00e9tait trop grand et n&rsquo;entrait pas dans la bi\u00e8re.<\/p>\n<p>&#8211; C&rsquo;\u00e9tait une coquette ? dit ma femme.<\/p>\n<p>&#8211; Admettons. Mais n&rsquo;avait-elle pas d&rsquo;autres miroirs ? Pourquoi aimait-elle pr\u00e9cis\u00e9ment celui-ci ? Elle en avait de bien plus beaux, il me semble ? Non, ch\u00e9rie, il y a l\u00e0 un effroyable myst\u00e8re. Il ne peut en \u00eatre autrement. D&rsquo;apr\u00e8s la l\u00e9gende, ce miroir abritait le diable et ma bisa\u00efeule avait un faible pour le Malin. Ce sont \u00e9videmment des bavardages, mais il n&rsquo;y a pas de doute, cette glace encadr\u00e9e de bronze poss\u00e8de un pouvoir myst\u00e9rieux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>J&rsquo;enlevai la poussi\u00e8re qui recouvrait le miroir et partis d&rsquo;un \u00e9clat de rire. L&rsquo;\u00e9cho en renvoya le son assourdi. C&rsquo;\u00e9tait un miroir d\u00e9formant ; les traits de mon visage \u00e9taient tordus en tous sens : j&rsquo;avais le nez sur la joue, le menton \u00e9tait coup\u00e9 en deux et s&rsquo;\u00e9tirait de biais.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Elle avait des go\u00fbts \u00e9tranges, ma bisa\u00efeule !\u00a0\u00bb dis-je.<\/p>\n<p>Ma femme s&rsquo;approcha du miroir d&rsquo;un pas h\u00e9sitant et y jeta un regard ; et aussit\u00f4t, il se passa quelque chose d&rsquo;effroyable. Elle bl\u00eamit, se mit \u00e0 trembler de tous ses membres et poussa un cri. Le chandelier glissa de sa main, tomba sur le sol, la bougie s&rsquo;\u00e9teignit et nous nous trouv\u00e2mes dans les t\u00e9n\u00e8bres. J&rsquo;entendis le bruit d&rsquo;un corps qui tombait : c&rsquo;\u00e9tait ma femme qui venait de s&rsquo;\u00e9vanouir.<\/p>\n<p>Les g\u00e9missements du vent s&rsquo;\u00e9taient faits encore plus plaintifs, les rats s&rsquo;\u00e9taient remis \u00e0 courir, les souris faisaient bruire le papier. Mes cheveux se dressaient sur ma t\u00eate. A ce moment, un volet fut arrach\u00e9 et tomba \u00e0 terre. La lune apparut par la fen\u00eatre\u2026<\/p>\n<p>Je pris ma femme dans mes bras et l&#8217;emportait hors de la demeure de mes anc\u00eatres. Elle ne reprit connaissance que le lendemain soir.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le miroir ! Donne-moi le miroir ! dit-elle en revenant \u00e0 elle. O\u00f9 est-il ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pendant une semaine enti\u00e8re ma femme resta sans boire, sans manger ni dormir, r\u00e9clamant sans cesse qu&rsquo;on lui apport\u00e2t le miroir. Elle sanglotait, s&rsquo;arrachait les cheveux, en proie \u00e0 une agitation f\u00e9brile. Quand finalement le docteur d\u00e9clara qu&rsquo;elle pouvait mourir d&rsquo;inanition et que son \u00e9tat \u00e9tait tr\u00e8s grave, je surmontai ma terreur, et descendis chercher le miroir de ma bisa\u00efeule. Quand elle l&rsquo;aper\u00e7ut, elle \u00e9clata d&rsquo;un rire heureux, le saisit, y posa ses l\u00e8vres et y plongea avidement les yeux.<\/p>\n<p>Plus de dix ans ont pass\u00e9 et ma femme regarde toujours dans le miroir sans le quitter des yeux un seul instant.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Est-ce bien moi ? murmure-t-elle, et son visage color\u00e9 s&rsquo;illumine de b\u00e9atitude et de ravissement. Oui, c&rsquo;est bien moi. Tout le monde ment, sauf le miroir ! Les gens mentent, mon mari ment. Si je m&rsquo;\u00e9tais vue plus t\u00f4t, si j&rsquo;avais su ce que j&rsquo;\u00e9tais en r\u00e9alit\u00e9, jamais je n&rsquo;aurais \u00e9pous\u00e9 cet homme ! Il n&rsquo;est pas digne de moi ! Je devrais avoir \u00e0 mes pieds les chevaliers les plus beaux et les plus nobles !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Un jour que je me trouvais derri\u00e8re ma femme, je jetai, par hasard, un regard sur le miroir, et d\u00e9couvris un terrible secret. J&rsquo;y voyais une femme d&rsquo;une \u00e9blouissante beaut\u00e9, comme je n&rsquo;en avais vu de ma vie. C&rsquo;\u00e9tait une merveille de la nature, un m\u00e9lange harmonieux de beaut\u00e9, d&rsquo;\u00e9l\u00e9gance et d&rsquo;amour. Mais qu&rsquo;\u00e9tait-ce donc ? Que s&rsquo;\u00e9tait-il pass\u00e9 ? Pourquoi ma femme laide et sans gr\u00e2ce paraissait-elle si belle dans le miroir ?<\/p>\n<p>Pourquoi ?<\/p>\n<p>Tout simplement parce que le miroir d\u00e9formant tordait le visage laid de ma femme en tous sens, et que ce visage aux traits d\u00e9plac\u00e9s \u00e9tait dou\u00e9 par le hasard d&rsquo;une grande beaut\u00e9. Moins et moins donnaient plus.<\/p>\n<p>Et maintenant, ma femme et moi, nous restons tous deux assis devant le miroir, et nous le regardons sans le quitter une seule minute : mon nez mange ma joue gauche, mon menton coup\u00e9 est tordu, mais le visage de ma femme est ensorceleur ; et une passion folle, sauvage, m&rsquo;envahit.<\/p>\n<p>J&rsquo;\u00e9clate d&rsquo;un rire inhumain, et ma femme, d&rsquo;une voix \u00e0 peine perceptible, murmure : \u00ab\u00a0Comme je suis belle !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Anton Tchekhov, <em>Le miroir d\u00e9formant<\/em>.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/le_miroir_deformant.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Afficher et t\u00e9l\u00e9charger le pdf<\/a><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Dans un monde qui est bien le n\u00f4tre, celui que nous connaissons, sans diables, sylphides, ni vampires, se produit &hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/cette-nouvelle-etrange-fantastique-merveilleux\/\">Plus<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[33],"tags":[],"class_list":["post-871","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fantastique",""],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/871","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=871"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/871\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":873,"href":"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/871\/revisions\/873"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=871"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=871"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dallenogare.biz\/fr4\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=871"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}