Dans le magazine Rolling Stone en 2019
Ouvrage culte ressuscité en édition augmentée. Goossens s’empare des écritures comme d’un scénario de western qu’il raconte en une succession de digressions hallucinées, hilarantes et impitoyables. Rencontre
Pilier du magazine Fluide Glacial depuis 1977 et héritier consacré de Gotlib, Goossens est également proche des Monty Pythons et de Pierre Desproges. Son style comico-réaliste tourne en dérision sur un ton froid et sérieux nos pensées les plus profondes. Un must de l’humour absurde que nous avons rencontré !
«Pourquoi republier Sacré comique ?
Parce qu’il était épuisé et moi j’étais encore en forme.
Que racontez-vous dans votre longue postface ?
J’essaie de comprendre de quoi je me moque exactement dans cet album en particulier mais finalement dans les autres aussi. Et de dire qui je suis vraiment. C’est ma vision de la sincérité, une construction intellectuelle qu’il faut protéger contre les emballements lyriques.
Avez-vous reçu une éducation religieuse ?
De parents croyants, je suis allé au catéchisme jusqu’à ma première communion. Je me souviens avoir ressenti une grande joie en recevant l’hostie, parce qu’on m’avait dit que j’allais ressentir une grande joie et que ça marchait, je ressentais effectivement une grande joie, ce qui me donnait une grande joie. Tout ce qui marche bien me procure une grande joie.
Avez-vous la tentation de passer d’autres religions à la moulinette ?
J’ai pris mes références dans la religion catholique parce que j’y ai baigné culturellement. Je prétends dans la postface que mes cibles de dérision ne sont pas la bible elle-même ou tel catéchisme mais des phénomènes sociaux de sacralisations et diabolisations divers très répandus, qu’on trouve sûrement dans la Torah (ancien testament) ou le Coran mais surtout partout dans nos pensées les plus intimes. Encore faudra-t-il le prouver.
À l’université, vous suiviez des cours de BD mais vous avez bifurqué vers l’Intelligence Artificielle ?
De nature inquiète, j’ai plus envie de comprendre que d’influer socialement. Je crains de produire des histoires au hasard de l’inspiration. Cette inspiration, on ne sait pas ce qui l’a influencée. Parfois, on se surprend piégé par une mode fugace. Comprendre ce que je fais, me rassure même si c’est après coup, et me permet de mieux choisir la suite (à mon goût). L’intelligence artificielle, c’est, pour moi, un cadre pour exprimer mes hypothèses plus précisément.
Science et humour sont-ils compatibles ?
Bien sûr.
Une de vos recettes de cuisine pour vos BD ?
Je choisis une situation chargée de jugements de valeur et la modifie légèrement de façon à inverser ces jugements. C’est une façon de prendre du recul par rapport à des situations où les pressions affectives sont pesantes. Les religions, par exemple, sont des mines de situations chargées de prétentions spirituelles. »
Sur le site BDZOOM
« Au bilan, quand je relis l’intégrale, j’ai vraiment envie de comprendre pourquoi tout ça. Comme la vérité n’est pas magiquement inscrite dans nos esprits, j’en suis réduit aux hypothèses. Celle qui tient le mieux, c’est celle que j’avais esquissée dans la postface de « Sacré comique ». Le fonctionnement social, les médias, le cinéma, la littérature et jusqu’aux simples discussions entre amis, ce sont des jugements de valeurs permanents, des cadres moraux, des conflits potentiels ; bref, de la « dispute », où chacun cherche à influer avec des effets de manches plutôt qu’à comprendre avec des contenus intellectuels. ».
Une interview sur le site Carnet d’Alerte où il analyse la pensée collective et l’intérêt de l’IA
« Le fait que la pensée individuelle se prolonge en une pensée collective me semble dans la logique de la nature. Les individus s’organisent spontanément en sociétés structurées. Ces sociétés communiquent, mémorisent, gèrent de l’information en continu. Elles sont donc des embryons de cerveaux, composés d’individus. Cependant, les organisations collectives sont toujours plus rigides et frustrantes que la souplesse d’une pensée individuelle isolée. C’est la frustration fondamentale. Les pensées collectives de nos sociétés structurées étaient hier trop archaïques et cruelles, trop religieuses, trop normatives et aujourd’hui dans les démocraties les plus avancées, trop chaotiques. Ma conviction est que si les pensées collectives gagnaient en capacité de compréhension, la frustration de nos pensées individuelles diminuerait.
L’IA actuelle est encore loin d’une compréhension comparable à la nôtre. On ignore les problèmes théoriques à résoudre et je ne sais pas si les problèmes matériels qui nous en séparent (coûts en énergie, pollution, etc) peuvent se surmonter. Elle consomme déjà beaucoup pour des capacités qui s’apparentent plus à la simple perception, mémorisation et résolution de problèmes complexes qu’à la compréhension.
L’intelligence artificielle vous semble-t-il être un outil favorable à l’organisation d’un collectif plus juste ?
Dans les échanges d’arguments (discussions politiques, débats houleux à la télé, etc), il n’y a pas de compréhension collective, pas de synthèse, rien qui récupère les hypothèses émises et tente d’en développer une théorie cohérente. Les haines entre les camps opposés peuvent être intenses et durables et il n’y a pas d’arbitre spontanément accepté.
Il n’y a pas de bouc-émissaire à désigner comme responsable. Personne, dans ces interactions, n’est en mesure d’imposer une vérité, bien que chacun le souhaite secrètement. Il faut espérer l’arrivée lente dans un futur lointain d’une IA dite “forte” qui serait capable de comprendre tous les points de vue et d’en faire des synthèses rassurantes et en accord avec le réel. Déjà aujourd’hui, qui est terrifié par le fait que Wikipédia en sait plus que lui ?
En attendant, il faut se contenter d’une IA qui résout des problèmes concrets (médecine, transports, finance, sécurité…) et fait planer des menaces (armes de guerre autonomes, fichages politiques…) le tout sans le moindre état d’âme car elle n’en est pas encore capable. »
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