Aimer le créé, tout le créé : et pourquoi pas une musique liturgique… « concrète »

« On peut aimer ce qui est… » , dit Jean-Luc Marion dans une interview écoutée en classe.

Mais bien souvent… nous n’aimons pas TOUT ce qui est… nous aimons certaines choses du réel et n’en aimons pas d’autres… Ainsi, ce matin,  le bruit très fort des machines utilisées par les ouvriers qui construisent les nouvelles toilettes destinées aux élèves… un bruit perçu comme désagréable… bien difficile de continuer le cours prévu sur la théorie de Dieu chez Jean-Luc Marion…

Mais si l’on peut aimer tout ce qui est…  ne peut-on vivre ce bruit comme une des multiples choses données dans la création (ici par l’intermédiaire du travail, du labeur, d’êtres humains) – et pourquoi pas nous taire, et simplement écouter ce bruit… y « communier », le « contempler ». Nous pourrions même élargir la contemplation, par l’imagination, à l’ensemble des bruits que produisent actuellement les humains et humaines qui travaillent sur toute la planète…

Sebastião Salgado, Workers. An Archaeology of the Industrial Age (1993)

(Cliquez pour feuilleter le début du livre du photographe franco-brésilien Sebastiao Salgado)

Travail humain et sacrement de l’eucharistie : la « messe sur le monde » de Pierre Teilhard de Chardin

Dans son texte Messe sur le Monde, Pierre-Teilhard de Chardin (prêtre jésuite, scientifique et théologien) évoque une messe qu’il « dit » seul dans le désert, sans le pain « fruit de la terre et du travail des hommes » et le vin « fruit de la vigne et du travail des hommes » (formules du moment de la messe appelé « offertoire ») que le prêtre consacrera pour qu’il devienne le sang et le corps du Christ ressuscité dans lequel est destinée à être récapitulée toute la création, toute l’humanité.

Qu’offrir alors à Dieu pour qu’Il l’accomplisse ? Pierre Teilhard de Chardin l’exprime en une formule simple : « je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l’autel de la Terre entière, le travail et la peine du Monde. » … Notamment ces bruits qui tout à l’heure semblaient si désagréables…

Lisons-le :

« Puisqu’une fois encore, Seigneur, dans les steppes d’Asie, je n’ai ni pain, ni vin, ni autel, je m’élèverai par-dessus les symboles jusqu’à la pure majesté du Réel, et je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l’autel de la Terre entière, le travail et la peine du Monde.

Le soleil vient d’illuminer, là-bas, la frange extrême du premier Orient. Une fois de plus, sous la nappe mouvante de ses feux, la surface vivante de la Terre s’éveille, frémit, et recommence son effrayant labeur. Je placerai sur ma patène, ô mon Dieu, la moisson attendue de ce nouvel effort. Je verserai dans mon calice la sève de tous les fruits qui seront aujourd’hui broyés.

Mon calice et ma patène, ce sont les profondeurs d’une âme largement ouverte à toutes les forces qui, dans un instant, vont s’élever de tous les points du globe et converger vers l’Esprit. Qu’ils viennent donc à moi, le souvenir et la mystique présence de ceux que la lumière éveille pour une nouvelle journée

Un à un, Seigneur, je les vois et les aime. […] Je les évoque, ceux dont la troupe anonyme forme la masse innombrable des vivants ; ceux qui viennent et ceux qui s’en vont ; ceux-là surtout qui, dans la vérité ou à travers l’erreur, à leur bureau, à leur laboratoire ou à l’usine, croient au progrès des Choses, et poursuivront passionnément aujourd’hui la lumière.

Cette multitude agitée, trouble et distincte, dont l’immensité nous épouvante, cet océan humain, dont les lentes et monotones oscillations jettent le trouble dans les cœurs les plus croyants, je veux qu’en ce moment mon être résonne à son murmure profond. Tout ce qui va augmenter dans le monde au cours de cette journée, tout ce qui va diminuer, tout ce qui va mourir aussi, voilà, Seigneur, ce que je m’efforce de ramasser en moi pour vous le tendre ; voilà la matière de mon sacrifice, le seul dont vous ayez envie.

Recevez, Seigneur, cette Hostie totale que la Création, mue par votre attrait, vous présente à l’aube nouvelle. Ce pain, notre effort, il n’est de lui-même, je le sais, qu’une désagrégation immense. Ce vin, notre douleur, il n’est encore, hélas ! qu’un dissolvant breuvage. Mais au fond de cette masse informe, vous avez mis un irrésistible et sanctifiant désir qui nous fait tous crier, depuis l’impie jusqu’au fidèle : “Seigneur, faites-nous un”. »

Teilhard de Chardin sj, La Messe sur le Monde (1923)

Calice : à la messe, coupe dans lequel est placé le vin avec une goutte d’eau en vue de la consécration

Patène : à la messe, petite assiette, généralement en métal doré, sur laquelle repose le pain (l’hostie principale) qui va être consacré par le prêtre

Mystique : dans le christianisme, ce qui concerne l’union de l’être humain à Dieu

Hostie : cercle de pain sans levain que le prêtre consacre durant la messe (hostia, en latin : l’animal offert au dieu lors du sacrifice)

Quelle musique liturgique ?

Mais quelle musique liturgique imaginer pour pareille « messe sur le Monde » ? Liturgie… mot grec qui justement exprime, dans son sens premier, le « travail pour le bien commun », puis qui désignera ensuite le rituel, la « mise en scène », de la messe chrétienne.

Bien des compositeurs « classiques » ont composé de remarquables suites musicales (La Messe en Si mineur de Jean Sébastien Bach, La Berliner Messe d’Arvo Part)

Mais pourquoi ne pas choisir de la « musique concrète » pour une telle messe ?

Une musique faite de bruits humains, une musique propre, à sa manière, à exprimer « le travail et la peine du monde » dont parle Pierre Teilhard de Chardin sans doute en référence à la vision de la création que développe saint Paul dans le chapitre 8 de l’Épître aux Romains : vision d’une création qui gémit dans l’enfantement de la création nouvelle appelée à être rassemblée dans le Christ Ressuscité.

 Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps. Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance ; voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer : ce que l’on voit, comment peut-on l’espérer encore ?

Mais nous, qui espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec persévérance. Bien plus, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles.  Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour.

Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères. Ceux qu’il avait destinés d’avance, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il en a fait des justes ; et ceux qu’il a rendus justes, il leur a donné sa gloire. Que dire de plus ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?

La musique concrète est une école musicale née à la sortie de la deuxième guerre mondiale autour d’abord de Pierre Schaeffer qui combina des sons bruts, des bruits… Ainsi cette Étude aux casseroles dite « pathétique »

Ou cette Ionisation  d’Edgar Varèse

Eh bien… précisément… il est des compositeurs de musique concrète qui ont créé de la musique liturgique… France Culture y a consacré une émission radio.

Par exemple cette messe de Requiem de Michel Ghion :

Ou Denis Dufour qui a composé une Messe à l’usage des vieillards :

Pierre Henry a composé une Messe de Liverpool :


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