Création, Justice et Action

Une phrase d’Emmanuel Levinas…

« L’humain, c’est la possibilité de redouter l’injustice plus que la mort, de préférer l’injustice subie à l’injustice commise et ce qui justifie l’être à ce qui l’assure. »

(Emmanuel Levinas, Altérité et Transcendance – 1995)

Emmanuel Levinas (1905-1995) est un philosophe français d’origine lituanienne. Sa réflexion est d’abord morale, éthique : il cherche donc à répondre à la question « Que devons-nous faire ? »

C’est aussi un pratiquant du judaïsme, une religion également éthique : le juif[1] cherche

  1. à pratiquer la justice et à « marcher dans le chemin » de la loi donnée par Dieu à Moïse
  2. à étudier, dans les écoles talmudiques, cette loi ainsi que les analyses et discussions qu’ont produites depuis deux mille ans les rabbins et leurs ancêtres, les pharisiens (le Talmud est un ensemble de livres où sont compilées ces analyses)

La religion juive est donc une religion centrée tant sur la pratique que sur la réflexion au sujet du sens de cette pratique.

La citation d’Emmanuel Levinas peut donner lieu à plusieurs réflexions :

  1. C’est une affirmation anthropologique (anthropos = l’être humain en grec). Levinas y donne une caractéristique essentielle de l’être humain. « Essentiel » : qui fait partie de l’essence de quelque chose, de ce qu’elle est fondamentalement (« esse », en latin = « être »).
  2. Ce qui caractérise ici l’être humain, c’est qu’il n’est pas figé, programmé, totalement déterminé (contrairement à l’animal). Il lui est offert une possibilité qu’il choisira librement ou non.
  3. Emmanuel Levinas affirme la possibilité, pour l’être humain, d’établir une hiérarchie de valeur où pratiquer la justice est supérieur au fait de se maintenir en vie.
  4. « Exister », « Être » est-il une valeur en soi ? Pour Emmanuel Levinas, pas nécessairement : ce qui donne une valeur à l’existence, c’est que l’existence amène à pratiquer la justice. Ainsi l’existence sera « justifiée » (littéralement « faite juste », « rendue juste »).

Et donc…

Un premier domaine de discernement s’offre pour chaque être humain : comment justifier mon existence ?

Concrètement :

      • Comment choisir ce qui fera de moi un (une) juste ? = aspect personnel
      • Comment choisir ce qui fera du monde dans lequel je vis un monde juste ? = aspect politique

Le premier chapitre de la Torah : la création en six jours 

Parler de la vie, de l’être, de l’existence, pour un juif comme Emmanuel Levinas, c’est en parler comme une «Création». Exister, c’est être en relation avec le Créateur de cette existence.

Le juif, comme le chrétien et le musulman, affirme que le monde, les êtres qui en font partie, n’existent pas, ni ne continuent à exister, « par eux-mêmes » : ils reçoivent de Dieu cette existence, cette poursuite de l’existence.

Le premier chapitre de la Bible (les juifs appellent Torah les cinq premiers livres bibliques) reprend un récit savant où des intellectuels juifs, voici plus de 2500 ans, ont synthétisé, sous forme d’un récit, ce qui leur semblait important de comprendre quand on parle de Dieu et de « création ». Comme ils ont choisi le genre littéraire du récit, Dieu y est présenté comme un personnage anthropomorphe, mais il est intéressant d’observer qu’il agit par la « vue » et la « parole » et non par les bras ou les mains.

Dans un second récit de la création de l’être humain, au chapitre suivant, Dieu est nommé YHWH et non plus Elohim. C’est un récit plus ancien, moins intellectuel, sans doute la réécriture de mythe transmis oralement dans les cultures religieuses environnantes. Dieu y est présenté comme agissant de façon plus anthropomorphique : avec les mains, avec de la colère, etc.

Le début du premier récit de la création

בְּרֵאשִׁית, בָּרָא אֱלֹהִים, אֵת הַשָּׁמַיִם, וְאֵת הָאָרֶץ
Bereshit bara’ ‘Élohim ‘èt hashamayim weèt haharetz

1 Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. 2 Or la terre n’était que solitude et chaos ; des ténèbres couvraient la face de l’abîme, et le souffle de Dieu planait à la surface des eaux. 3 Dieu dit : « Que la lumière soit ! » Et la lumière fut. 4 Dieu considéra que la lumière était bonne, et il établit une distinction entre la lumière et les ténèbres. 5 Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres, il les appela Nuit. Il fut soir, il fut matin, un jour. (traduction juive de la Bible du Rabbinat : https://www.sefarim.fr/ )

Le Premier Jour de la Création. Illustration tirée de La Chronique de Nuremberg (fin du 15ème siècle)

Observations et réflexions

    1. Les rédacteurs prennent soin de séparer, de distancier, au maximum Dieu du monde créé : il le « voit », il « dit » : il n’y entre pas, ne s’y mêle pas. En philosophie et en théologie, on parlera de la « transcendance»  de Dieu : Dieu ne fait pas partie du monde puisqu’il en est l’auteur, il le transcende.
    2. L’action de Dieu consiste à une « mise en ordre » de la terre qui au départ est « tohu bohu » « solitude et chaos » (« informe et vide » dans d’autres traductions).
    3. Cette mise en ordre est immédiatement « éthique», « morale » : Dieu, en séparant la lumière des ténèbres, crée un monde où existe le « bien », le « bon » (la lumière).
    4. L’existence du « bien », du « bon » implique immédiatement qu’il est distingué du mal, du mauvais: la lumière est distinguée des ténèbres. Vivre dans un monde créé par Dieu, c’est vivre dans un monde où il est donné de pouvoir se repérer, de pouvoir discerner pour choisir le « bon ».
    5. L’acte de la création est l’instauration d’un monde justifiable : il peut être rendu « juste » par l’existence distincte du « bon », du « bien ». Création et Justice sont intrinsèquement liées du point de vue des rédacteurs de ce texte.
    6. Paul Claudel, poète et dramaturge français du 20ème siècle, fait observer que le « jour », dans la Bible est présenté autrement que dans la vie ordinaire. Dans la vie ordinaire, nous considérons le jour par son début, le matin, puis sa fin : le soir. Dans le premier chapitre de la Bible, c’est d’abord le soir et puis le matin. Claudel l’interprète comme l’affirmation juive de ce que l’acte créateur de Dieu consiste d’abord à « instaurer » du bien (ou la possibilité du bien) dans le mal. Ce qui est premier ou peut toujours revenir est peut-être le mal (le soir, le sombre, les ténèbres), mais Dieu donne ou donnera la possibilité à la lumière de s’imposer et de se distinguer des ténèbres.
    7. Tout au long des cinq jours suivants, Dieu seul agit (jusqu’à la création, le sixième jour, de l’être humain). Mais au septième jour, Dieu choisit l’inaction, le repos. Les rabbins juifs interprètent souvent ce repos du septième jour comme la décision prise par Dieu de laisser le monde à l’homme pour que, librement, il en use, s’y réalise et y fasse régner la justice. Une légende juive veut que Dieu s’y soit pris à plusieurs fois pour essayer de créer le monde : non pas, commentent les rabbins, parce que les premiers essais étaient trop imparfaits, mais parce qu’ils n’étaient pas suffisamment imparfaits : Dieu confie à l’humanité un monde imparfait (littéralement : inachevé) pour qu’elle l’achève.Une expression circule dans le monde chrétien à ce sujet (c’est aussi un des dix thèmes du programme de notre cours de religion) : l’être humain est co-créateur, « créateur avec » Dieu.

Le récit complet

AU COMMENCEMENT, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. Dieu dit : « Que la lumière soit. » Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière des ténèbres. Dieu appela la lumière « jour », il appela les ténèbres « nuit ». Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour.

Et Dieu dit : « Qu’il y ait un firmament au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux. »Dieu fit le firmament, il sépara les eaux qui sont au-dessous du firmament et les eaux qui sont au-dessus. Et ce fut ainsi. Dieu appela le firmament « ciel ». Il y eut un soir, il y eut un matin : deuxième jour.

Et Dieu dit : « Les eaux qui sont au-dessous du ciel, qu’elles se rassemblent en un seul lieu, et que paraisse la terre ferme. » Et ce fut ainsi. Dieu appela la terre ferme « terre », et il appela la masse des eaux « mer ». Et Dieu vit que cela était bon. Dieu dit : « Que la terre produise l’herbe, la plante qui porte sa semence, et que, sur la terre, l’arbre à fruit donne, selon son espèce, le fruit qui porte sa semence. » Et ce fut ainsi. La terre produisit l’herbe, la plante qui porte sa semence, selon son espèce, et l’arbre qui donne, selon son espèce, le fruit qui porte sa semence. Et Dieu vit que cela était bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : troisième jour.

Et Dieu dit : « Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel, pour séparer le jour de la nuit ; qu’ils servent de signes pour marquer les fêtes, les jours et les années ;et qu’ils soient, au firmament du ciel, des luminaires pour éclairer la terre. » Et ce fut ainsi. Dieu fit les deux grands luminaires : le plus grand pour commander au jour, le plus petit pour commander à la nuit ; il fit aussi les étoiles. Dieu les plaça au firmament du ciel pour éclairer la terre, pour commander au jour et à la nuit, pour séparer la lumière des ténèbres. Et Dieu vit que cela était bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : quatrième jour.

Et Dieu dit : « Que les eaux foisonnent d’une profusion d’êtres vivants, et que les oiseaux volent au-dessus de la terre, sous le firmament du ciel. » Dieu créa, selon leur espèce, les grands monstres marins, tous les êtres vivants qui vont et viennent et foisonnent dans les eaux, et aussi, selon leur espèce, tous les oiseaux qui volent. Et Dieu vit que cela était bon. Dieu les bénit par ces paroles : « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez les mers, que les oiseaux se multiplient sur la terre. » Il y eut un soir, il y eut un matin : cinquième jour.

Et Dieu dit : « Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce, bestiaux, bestioles et bêtes sauvages selon leur espèce. » Et ce fut ainsi. Dieu fit les bêtes sauvages selon leur espèce, les bestiaux selon leur espèce, et toutes les bestioles de la terre selon leur espèce. Et Dieu vit que cela était bon. Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. Qu’il soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages, et de toutes les bestioles qui vont et viennent sur la terre. » Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Soyez les maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre. » Dieu dit encore : « Je vous donne toute plante qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence : telle sera votre nourriture. À tous les animaux de la terre, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui va et vient sur la terre et qui a souffle de vie, je donne comme nourriture toute herbe verte. » Et ce fut ainsi. Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici : cela était très bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : sixième jour.

Ainsi furent achevés le ciel et la terre, et tout leur déploiement. Le septième jour, Dieu avait achevé l’œuvre qu’il avait faite. Il se reposa, le septième jour, de toute l’œuvre qu’il avait faite. Et Dieu bénit le septième jour : il le sanctifia puisque, ce jour-là, il se reposa de toute l’œuvre de création qu’il avait faite.

(Livre de la Genèse, chapitre I et début du chapitre II – Traduction liturgique catholique)


[1] Le mot « juif » s’écrit avec une minuscule quand il désigne l’adepte au judaïsme, une religion (comme « chrétien », « musulman », « bouddhiste »). Il s’écrit avec la majuscule quand il désigne le membre de l’ethnie juive.


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