Éthique du Visage : Emmanuel Levinas

« Éthique » et « Morale » ont une étymologie proche : « ethos » (grec) et « mores » (latin) désigne le comportement. Il s’agit donc de réfléchir sur les actes, les attitudes.

L’éthique se veut fondamentale, philosophique. Ses questions : qu’est-ce qu’une vie réussie ? une vie valable ? L’éthique a un horizon. La morale a fini par désigner la volonté pragmatique de définir des comportements attendus immédiats : en éducation, par exemple.

Emmanuel Levinas (1905-1996) est l’un des philosophes contemporains importants qui ont approfondi l’éthique. Sa démarche philosophique est indissociable de son judaïsme (religion éthique s’il en est), de son étude du Talmud (le Talmud est une compilation d’études faites, au long des deux derniers millénaires par des rabbins au sujet de la Thora écrite et orale, de la Loi transmise, selon la tradition, par Moïse, puis de bouche à oreille pour son enseignement oral).

Le Visage

C’est le concept (la notion) majeur d’Emmanuel Levinas.

Le visage d’autrui, ce n’est pas d’abord sa « figure », c’est son apparition vulnérable, exposée, sans défense.

C’est autrui que je ne peux réduire à quelque chose qu’il serait et que je dominerais,

autrui qui me dit « Tu ne tueras pas », qui m’ordonne de résister à la tentation « de le tuer » en le réduisant à être quelque chose (quand on tue quelqu’un, il devient une chose),

autrui que je n’ai pas le droit de posséder

autrui dont je me découvre responsable,

autrui qui rompt ma tranquillité et m’empêche d’exister naturellement, selon mes inclinations, mes désirs naturels.

La rencontre d’autrui, pour Emmanuel, est immédiatement éthique. Vais-je faire quelque chose de lui ? Vais-je répondre à l’appel à la responsabilité à laquelle il m’invite ?

 

État, lois et limitation de la responsabilité infinie

Pour Emmanuel Levinas, la responsabilité à laquelle je suis appelé par autrui est infinie.

Pour qu’elle ne soit pas écrasante (ne fût-ce que parce que je ne peux répondre à l’appel à être infiniment responsable de tous ceux que je rencontre), l’État et les lois qu’il adopte ont un rôle important : celui non pas de freiner la possible méchanceté humaine, mais de freiner sa générosité, de la limiter à des devoirs précis, pour qu’elle ne soit pas écrasante.

L’État permet aussi à l’ensemble de la communauté humaine qu’il représente de faire face plus efficacement aux défis de la solidarité envers les plus faibles. Sans quoi chacun serait seul à cette exigence.

 

Levinas et la religion

Emmanuel Levinas refuse les religions du sacré et de l’ivresse, des émotions fortes, les religions où l’être humain cherche d’abord une satisfaction personnelle, un bien-être pour lui :

«Dans l’Arche Sainte d’où Moïse entend la voix de Dieu, il n’y a rien d’autre que les Tables de la Loi (…) Connaître Dieu, c’est savoir ce qu’il faut faire…»

Le judaïsme n’est pas une religion de la rencontre enivrante de Dieu, mais une religion où est reçu l’appel de Dieu à ne pas tuer. La pratique religieuse judaïque s’oriente dès lors dans deux directions :

  • l’étude de la loi (en commençant par apprendre l’hébreu biblique, dès la fin de l’enfance pour se préparer à la Bar/Bath Mitzva – traduction : fils/fille du commandement)
  • la pratique de la loi.

Pareille vision peut être interpellante pour des chrétiens auxquels il a souvent été enseigné (à tort) que Jésus dépassait le Dieu judaïque de la loi au profit d’un « Bon Dieu » avec lequel simplement communier.

C’est oublier ces paroles attribuées à Jésus, par exemple  dans l’Évangile selon Saint Matthieu :

« Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux. » (chapitre 5)

Ou cette évocation, au chapitre 25 du même Évangile, du Jugement Dernier dont le critère correspond fortement à l’appel éthique du visage selon Emmanuel Levinas :

« Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs : il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche.

Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli; j’étais nu, et vous m’avez habillé; j’étais malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi!”

Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu…? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli? tu étais nu, et nous t’avons habillé? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi?”

Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.”

Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : “Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.”

Alors ils répondront, eux aussi : “Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service?” Il leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.” Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. »


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Un autre article du cours au sujet d’Emmanuel Levinas et son analyse de la patience


Une étude du rabbin Alexandre Meloni sur la Bar/Bath Mitza (pdf)

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